Saint Jacques : du pêcheur de Galilée au patron de l'Espagne

Qui ne s'est jamais demandé pourquoi la coquille Saint-Jacques portait ce nom ? On retrouve son symbole sur les sacs à dos des pèlerins, sur les chemins qui traversent la France et l'Espagne, sur les façades des églises et jusque sur les armoiries de nombreuses villes. Pourtant, peu connaissent l'histoire de ce simple coquillage devenu l'un des plus célèbres symboles de la chrétienté.

Il y a près de deux mille ans, sur les rives du lac de Tibériade, en Galilée, deux frères pêcheurs, Jean et Jacques, abandonnent leurs filets à l'appel d'un homme : Jésus.

Jacques devient l'un des douze Apôtres. Il est présent lors de la Transfiguration, à Gethsémani et lors de plusieurs des épisodes majeurs des Évangiles. Son frère Jean n'est autre que l'un des quatre évangélistes. Avec Pierre, ils forment le cercle des trois apôtres les plus proches du Christ.

Après la Pentecôte, selon la tradition, Jacques part évangéliser la péninsule Ibérique. En l'an 44, il revient en Judée, où le roi Hérode Agrippa le fait décapiter (Actes des Apôtres, chapitre 12, verset 2).

Jacques devient ainsi le premier des Apôtres à mourir martyr.

Selon la tradition, deux de ses disciples embarquent alors son corps sur une barque sans voile ni gouvernail. Guidée par la Providence, celle-ci traverse toute la Méditerranée puis longe les côtes atlantiques jusqu'en Galice, au nord-ouest de l'Espagne. Jacques y est inhumé, dans un lieu qui tombera progressivement dans l'oubli.

Près de huit siècles plus tard, vers l'an 820, un ermite nommé Pélage aperçoit chaque nuit d'étranges lumières au-dessus d'un champ. L'évêque Théodomir fait fouiller les lieux. On y découvre un tombeau que l'on identifie comme étant celui de saint Jacques.

Le lieu reçoit alors le nom de Campus Stellae, le « champ de l'étoile », qui deviendra, au fil du temps, Compostela (Compostelle en français).

Alphonse II, roi des Asturies, dans le royaume duquel se trouve le tombeau, y voit une opportunité. Il organise la résistance contre les musulmans qui ont envahi la péninsule Ibérique, et la présence des reliques de l'un des douze Apôtres sur son territoire lui permet d'asseoir son autorité. Il s'y rend lui-même en pèlerin, traçant ainsi le premier itinéraire du pèlerinage en Espagne. Il ordonne la construction d'une église sur le lieu du tombeau afin d'y conserver les reliques. Cette église deviendra, quelques siècles plus tard, la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Le roi encourage les pèlerinages. À sa mort, son neveu Ramire Ier lui succède. L'émir de Cordoue, Abd al-Rahman II, demande alors au nouveau roi un tribut de cent jeunes filles vierges, dont cinquante issues de la noblesse. Ramire refuse et la guerre est déclarée. Battu une première fois, il se retire près de la colline de Clavijo.

Selon la tradition, saint Jacques lui apparaît alors en songe et lui redonne confiance : Dieu a choisi saint Jacques comme patron de l'Espagne et il l’aidera à vaincre les Maures. Au réveil, Ramire reprend les armes. Au cours de la bataille, saint Jacques apparaît sur un cheval blanc, portant une bannière blanche, pour secourir les armées chrétiennes. Les soldats combattent en s'écriant : « ¡Santiago y cierra, España ! » (« Saint Jacques et sus à l'ennemi, Espagne ! »). Les armées musulmanes subissent une lourde défaite. Saint Jacques reçoit alors le surnom de Santiago Matamoros, « Saint Jacques le Tueur de Maures ».

Saint Jacques le Grand vainqueur des Maures, de Giambattista Tiepolo (1749-1750), musée des Beaux-Arts de Budapest

Ramire encourage tous les Espagnols à effectuer un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Saint Jacques devient le patron de l'Espagne.

La nouvelle se répand dans toute la chrétienté.

Très rapidement, les pèlerins affluent de France, d'Italie, d'Angleterre, du Saint-Empire et même de Scandinavie.

C'est dans ce contexte qu'est fondé, en 1170, l'Orden de Santiago (l'Ordre de Saint-Jacques de l'Épée).

À cette époque, les routes menant à Compostelle sont dangereuses. Brigands et bandes armées attaquent régulièrement les pèlerins. Les souverains de Castille créent alors un ordre religieux et militaire chargé de protéger les pèlerins, de défendre la foi et de participer à la Reconquista. L'Ordre est reconnu par le pape en 1175.

Les chevaliers prononcent des vœux religieux tout en portant les armes. Leur emblème est une croix rouge en forme d'épée, dont la garde et les bras évoquent une fleur de lys. Cette croix est aujourd'hui encore l'un des symboles les plus célèbres de l'Espagne médiévale.

Croix de Saint Jacques

L'Ordre de Saint-Jacques s'étend rapidement au Portugal, où une branche portugaise est reconnue par le pape en 1288.

Au fil des siècles, l'Ordre de Saint-Jacques devient l'un des plus puissants ordres militaires d'Europe. Il reçoit d'immenses domaines, participe aux grandes campagnes de la Reconquista et joue un rôle majeur dans la construction des royaumes d'Espagne et du Portugal.

Lorsque le Brésil devient indépendant de la Couronne portugaise en 1822, l'empereur Pierre Ier institue l'Ordre impérial de Saint-Jacques de l'Épée dans le nouvel Empire du Brésil. Depuis la chute de l'Empire en 1889, les prétendants au trône impérial du Brésil continuent d'y admettre de nouveaux chevaliers.

En 1496, le pape Alexandre VI reconnaît officiellement Saint-Jacques-de-Compostelle comme l'un des trois grands pèlerinages de la chrétienté, avec Jérusalem et Rome.

Pour attester de leur pèlerinage, les pèlerins poursuivaient souvent leur route jusqu'aux rivages de l'océan Atlantique, où ils ramassaient des coquilles qu'ils rapportaient fièrement chez eux. C'est de cette tradition que vient le nom de « coquille Saint-Jacques ». Aujourd'hui encore, les pèlerins la portent en symbole de leur marche, tandis que des coquilles jalonnent les chemins conduisant à Saint-Jacques-de-Compostelle.

La coquille Saint-Jacques n'est donc pas seulement le souvenir d'un pèlerinage. Elle rappelle que les plus grands chemins de l'Histoire commencent parfois par l'appel adressé à un simple pêcheur.

Coquille Saint-Jacques avec l’épée de Saint Jacques, symbole de l’Ordre de Santiago, portée par les pèlerins

D'un simple pêcheur de Galilée est ainsi née une histoire qui traverse vingt siècles. Un tombeau oublié a donné naissance au plus grand pèlerinage de l’Europe médiéval. Une coquille est devenue un symbole universel. Et un apôtre a inspiré l'un des plus prestigieux ordres de chevalerie de l'histoire.

Saint Jacques n'a jamais manié l'épée. Pourtant, son nom est devenu celui d'un ordre de chevalerie, du patron de l'Espagne et de l'un des plus grands pèlerinages de l'histoire de l'humanité.

Tristan CHOPPIN HAUDRY de JANVRY

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