LES COLONNES D’HERCULE : LA PORTE VERS UN MONDE NOUVEAU
L’œil averti distingue deux colonnes sur les armoiries du drapeau de l'Espagne, où l’on trouve une devise : “Plus Ultra”. Ces colonnes existent et forment le détroit de Gibraltar, qui sépare la mer Méditerranée de l'océan Atlantique, sous Hercule la fin du monde connu, et depuis Christophe Colomb la porte vers un monde nouveau.
Statue d’Hercule et des colonnes à Ceuta (exclave espagnole au Maroc) avec au second plan le rocher de Gibraltar.
Selon la légende, c’est Héraclès (ou Hercule pour les Romains) qui est à l’origine de ce détroit. Dans la mythologie grecque, Hercule est chargé d’effectuer douze travaux considérés jusqu’alors comme impossibles. En exécutant l’un de ces travaux, Hercule forma le détroit de Gibraltar avec d’un côté le MONS CALPE au Nord (aujourd’hui le rocher de Gibraltar, exclave britannique au Sud de l’Espagne) et le MONS ABILA au Sud (aujourd’hui djebel Musa, au Maroc).
Détroit de Gibraltar (Espagne au Nord et Maroc au Sud)
Gibraltar (exclave du Royaume-Uni en Espagne) et son rocher
Il existe deux versions. Selon la première, se rendant aux confins du monde, Hercule décida de marquer son passage. Avec sa force surhumaine, il resserra le passage qui séparait l'océan Atlantique de la mer Méditerranée afin d'empêcher les monstres de l'Océan de pénétrer dans cette dernière. Au contraire, selon une autre tradition, la mer Méditerranée était un lac fermé par une montagne, l'Atlas. Plutôt que d'escalader cette montagne, Hercule décida de la séparer en deux, et les vestiges sont donc visibles aujourd'hui : le rocher de Gibraltar et le djebel Musa. Cette seconde version est la plus souvent retenue.
De l'Antiquité à la Renaissance, les explorateurs phéniciens, grecs, romains et leurs successeurs ne s'aventurèrent pas à l'Ouest de la Méditerranée, dont la limite est marquée par ce passage étroit alors dénommé les “Colonnes d’Hercule”. Pour les Romains, la mer Méditerranée est désignée “mare internum” (mer intérieure), et utilisent l’expression “mare nostrum” (notre mer) ; ce qui est au-delà, l’Oceanus Atlanticus, est sombre et inconnu.
Empire romain à son apogée sous l’Empereur Trajan
Pourtant, vers 360 avant Jésus-Christ, le philosophe grec Platon écrivait : “En ce temps-là, l'on pouvait traverser cette mer ; il y avait une île située devant le passage que vous appelez, dites-vous, les Colonnes d'Héraclès. Cette île était plus grande que la Libye et l'Asie réunies ; de cette île, on pouvait alors passer dans les autres îles, et de ces îles gagner tout le continent qui s'étend en face d'elles et qui borde cette véritable mer. En effet, tout ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons ressemble à un port dont l'entrée est étroite ; mais ce qui est au-delà est une véritable mer, et la terre qui l'entoure mérite réellement le nom de continent”.
Cette île à laquelle Platon fait référence est l'Atlantide, qui disparut en un seul jour et une seule nuit à la suite de violents tremblements de terre et de cataclysmes. Il ajoute : “Voilà pourquoi aujourd'hui encore cette mer est impraticable et inexplorable : des hauts-fonds de vase, formés par l'île engloutie, y font obstacle à la navigation”.
Platon instaure un mythe : personne ne peut aller au-delà des Colonnes d’Hercule car la navigation y est impossible. Toutefois, il fut un temps où la navigation était praticable, et où l’on pouvait trouver des îles et même un continent.
Platon
Selon la légende, les Colonnes d’Hercule comportaient un avertissement à l'attention des marins : “Non Plus Ultra” (Il n'y a rien au-delà), que l’on retrouve aujourd’hui sur le drapeau espagnol.
Personne ne s'aventure loin des côtes dans l’océan Atlantique ; les explorateurs partent plutôt à l’Est, monde mystérieux mais connu : l'Orient (Alexandre le Grand, les Romains, les Croisés, etc.). Ses richesses attisent les Européens.
Au XIIIe siècle, l'Espagne et le Portugal financent des expéditions maritimes vers l'Orient.
Des Génois, les frères Vivaldi, à la solde du Portugal, proposent une nouvelle route pour se rendre aux Indes. Il propose de passer par l’océan Atlantique en longeant les côtes l’Afrique, la contourner et poursuivre la route à l’Est jusqu’aux Indes. Pour cela, il faut donc naviguer au-delà des Colonnes d'Hercule. Ils partent ; ils ne reviendront pas. Un autre Génois téméraire, Lancelotto Malocello (Lanzarote en espagnol et en portugais), part à leur recherche. Il s’aventure lui aussi au-delà des Colonnes, longe l’Afrique et découvre une île de l’archipel des Canaries. Il la baptise… Lanzarote. Il ne retrouve pas les frères Vivaldi, mais il revient de son périple avec ses découvertes. L’Espagne envoie elle aussi une expédition mais pour prendre pleinement possession des îles Canaries, qui sont entièrement explorées en 1341.
Contrairement à l'inscription “Non Plus Ultra”, il y a bien quelque chose au-delà des Colonnes d’Hercule. Mais jusqu’ici, ce ne sont que de petites îles proches des côtes…
Plus d'un siècle plus tard, un autre Génois va proposer un plan plus audacieux : la Terre est ronde, il est donc possible de traverser complètement l’océan Atlantique vers l’Ouest pour atteindre les Indes et ses richesses.
Platon avait indiqué qu’il existait autrefois des îles et un continent au-delà des Colonnes d'Hercule, dont l’Atlantide, mais que cet océan était devenu impraticable. Pourtant, des Génois ont bel et bien navigué au-delà des Colonnes et découvert les îles Canaries. Ce continent décrit par Platon ne serait-il pas l’Asie ? Et si l’océan, deux mille ans plus tard, était redevenu praticable ? C’est le pari d'un homme audacieux. Cet homme, c’est Christophe Colomb.
Au service de la Cour portugaise comme ses prédécesseurs de Gênes, il propose ce projet au roi Jean II, qui le rejette en 1484.
Il se tourne alors vers une autre puissance : l’Espagne. Mais la Cour espagnole est en pleine guerre de reconquête contre les musulmans afin de reprendre l’intégralité de son territoire (la Reconquista - voir la chronique “une mosquée-cathédrale en Espagne” pour plus d’informations). Christophe Colomb doit attendre. La prise de Grenade le 2 janvier 1492 scelle la fin de la présence musulmane en Espagne et met un terme à la guerre. Les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, sont désormais libres d’entreprendre des découvertes. Le 17 avril 1492, les capitulations de Santa Fe, accord de financement de l’expédition entre Christophe Colomb et la Couronne d’Espagne, sont signées.
Voyages de Christophe Colomb
Christophe Colomb traverse l’océan Atlantique. La mer est calme, la traversée est parfaite. Le 12 octobre 1492, la terre est en vue. Il découvre les îles des Caraïbes, qu’il croit être les Indes. Les expéditions sont lancées et, quelques années plus tard, on commence à réaliser qu’il ne s’agit pas de l’Asie, mais d’un nouveau continent. Platon l’avait écrit deux mille ans plus tôt. En 1552, l’historien espagnol Francisco López de Gómara soutient même que l’Amérique découverte n’est autre que l’Atlantide décrite par Platon.
On sait aujourd'hui que ce n'est pas le cas. Retenons la légende d’Hercule qui ouvre la Méditerranée vers l’océan Atlantique. Les écrits de Platon et l’inscription “Non Plus Ultra” avaient limité le monde connu aux Colonnes d’Hercule. Des Génois ont osé les franchir, et Christophe Colomb a montré que les Colonnes d'Hercule ne limitaient pas le monde : elles constituaient en réalité une porte vers le “Nouveau Monde”.
Monument sur le rocher de Gibraltar “THE ANCIENT WORLD” ; “THE PILLARS OF HERCULES” ; sur la tablette on peut lire : “TO THE ANCIENT WORLD GIBRALTAR WAS KNOWN AS MONS CALPE, ONE OF THE LEGENDARY PILLAR CREATED BY HERCULES. AS A RELIGIOUS SHRINE AND AS AN ENTRANCE TO HADES. TO MANY, IT SIGNIFIED THE “NON PLUS ULTRA”. THE END OF THE THEN KNOWN WORD”.
Monument sur le rocher de Gibraltar “THE MODERN WORLD” ; “THE PILLARS OF HERCULES” ; sur la tablette on peut lire : “IN MODERN TIMES GIBRALTAR IS FAMOUS AS AN IMPORTANT TOURIST, TRADING AND FINANCIAL CENTRE CREATED BY THE ENTERPRISE AND INITIATIVE OF ITS CITIZENS. WITH A UNIQUE POSITION AT THE CROSSROADS OF LAND AND SEA ROUTES WHEN THE EAST MEETS THE WEST”.
Tristan CHOPPIN HAUDRY de JANVRY